Le devoir – Dans le bloc opératoire de Pierre Lapointe

15 oct. Category: Non classé
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Le chirurgien de la chanson sort pinces hémostatiques, scalpel, cordes et rimes riches.

Dans le livret qui accompagne La science du coeur, à la page des remerciements, Pierre Lapointe propose un mode d’emploi. « Ce disque a été conçu pour être écouté sans interruption. Il est d’une durée de 36 minutes et 23 secondes. Laissez de côté les réseaux sociaux et autres occupations et concentrez-vous sur ces quelques chansons durant les 37 prochaines minutes, vous en sortirez transformés. Je vous le promets. » Il dit vrai.

Promesse tenue. Le bruit de vent qui lance la chanson-titre nous emporte, et l’on ne se dépose qu’à la fin de La lettre, triste et belle chanson signée Pierre Lapointe-Daniel Bélanger, sur l’écho esseulé d’une note de piano. Je dirais même plus : essayer de quitter cet album en cours d’écoute, ça tient de l’abandon de poste en plein combat. Une désertion du coeur.

« Je pense que l’écoute d’un album complet, dans la séquence prévue par l’artiste, est encore possible, et je pense que La science du coeur l’impose un peu. » Oui. Il y a des mouvements, comme dans la musique classique. Ce sont des chansons, mais aussi une sorte d’opération à coeur ouvert, par étapes. Des moments dans une relation amoureuse, passablement dans l’ordre. On n’interrompt pas un quadruple pontage pour aller regarder les photos des copains sur Instagram.

« C’est aussi un clin d’oeil à nos déficits d’attention. Tous nous autres qui déambulons le nez sur le téléphone. Moi, j’ai fini par me faire violence : je laisse mon téléphone à la maison plusieurs jours par semaine. » Il aurait été drôle que les onze chansons du disque ne constituent qu’une seule piste, sans possibilité d’abréger ni d’extraire une chanson pour sa playlist. « Je n’y ai pas pensé. J’aurais pu ! »

« Si j’ai écrit ce mot qui se veut surtout un souhait, c’est aussi parce qu’on a travaillé l’album comme ça ne se fait plus. Mon but, c’était de faire le pont entre la grande tradition de la chanson française et la musique classique contemporaine — on a pensé beaucoup à Steve Reich et Philip Glass —, pour en arriver à créer de la chanson classique contemporaine. Ça donne quand même une force quelque peu dépassée, alors il est normal de l’écouter d’une façon un peu dépassée… » Petit rire au bout du fil.

Coup de foudre

On, dit-il ? Ce « nous » inclut Pierre Lapointe et le musicien-compositeur-arrangeur David François Moreau, dont les orchestrations servent et enrichissent des films, des pièces de théâtre, des spectacles de danse contemporaine, etc. Un tentaculaire, comme Pierre. Deux créateurs sans peur qui devaient bien se trouver un jour. Une « collaboration foudroyante », écrit Pierre Lapointe à la première ligne de ses remerciements.

« Après le spectacle de l’album Paris tristesse à la Maison symphonique, j’ai reçu de David un long mot qui était presque une lettre d’amour. Je le connaissais de nom, c’est tout. Son message était tellement élogieux que j’étais sur mes gardes. J’ai appelé Albin de la Simone. “Connais-tu ce gars-là ?” Non seulement il le connaissait, mais il était certain qu’on était faits pour travailler ensemble. Et en effet, la connexion a été très très forte. C’était lui que, sans le savoir, j’attendais. J’ai vu en David l’espèce de deuxième moitié de cerveau dont j’avais besoin. »

« Je n’ai plus peur des clichés, j’ai réappris à aimer que ça monte dans le refrain et encore plus dans le pont, comme dans Le retour d’un amour. À trop vouloir sortir des clichés, on finit par s’écarter. »
Pierre Lapointe

Cela s’entend. Cet album qui passe par la gamme des émotions amoureuses, l’auto-analyse implacable (Sais-tu vraiment qui tu es), l’émoi (Le retour d’un amour), la grande demande (Prince charmant), l’extase (Comme un soleil), le doute qui hante les nuits (Zopiclone, Naoshima), l’extinction du feu (Un coeur), l’espoir après la fin (Une lettre). « Ce n’est pas un album concept », insiste Pierre, mais il en convient : il y a une trame narrative. Ce sont en quelque sorte les chapitres d’un traité sur la science du coeur. Fallait un compositeur et un arrangeur d’envergure cinématographique pour en rendre les modulations extrêmes tout en permettant ce que Pierre appelle « une écoute agréable ».

Il y a d’autres compositeurs bien choisis, Félix Dyotte, Daniel Bélanger, d’autres collaborateurs essentiels (dont Philippe Craig et « Phil Brault »), mais c’est véritable, dans le propos et dans le geste, l’album d’une rencontre. « À l’âge que j’ai, après 15 ans de carrière, j’ai assez confiance en moi pour aller plus loin que jamais dans l’abandon à l’autre. Je laisse les gens être les meilleurs d’eux-mêmes, à leur façon. J’en ai besoin. Et je ne me gêne encore moins qu’avant pour m’inspirer de tout. Dans ce disque, il y a quelque chose de Trénet, du Bowie (qui est nommé dans Prince charmant), Alphabet est un clin d’oeil à Amanda Lear : les références sont multiples et assumées. Je n’invente rien, je réusine, je mélange, je juxtapose, j’accole mes idées à celles des autres. »

Les nécessaires clichés

Et ça donne, plus que jamais, du Pierre Lapointe. Plus libre et plus balisé à la fois, plus complexe et plus direct, plus personnel et plus mis en scène, plus poignant de vérité et plus insaisissable. C’est de lui qu’il parle, et ce n’est pas de lui qu’il parle. Il est lui-même et son propre personnage, il est ceux qu’il observe. Tout ce monde à travers un disque mélodique à l’ancienne, au piétage précis, aux structures éprouvées.

« Je n’ai plus peur des clichés, j’ai réappris à aimer que ça monte dans le refrain et encore plus dans le pont, comme dans Le retour d’un amour[sa chanson la plus Polnareff à vie, à mes oreilles : lui entend du Véronique Sanson]. À trop vouloir sortir des clichés, on finit par s’écarter. Par moments, je suis sur le bord de me trouver cucul, mais dans la chanson, le fait est que ça fonctionne, ça dit exactement ce que ça doit dire. »
« Je t’écris cette lettre pour te dire que je t’aime / Au risque de raviver les blessures et la haine / Il est bien trop difficile / De jouer l’homme viril / De jouer au chevalier / Après avoir tant aimé » : il faut entendre ces mots sur la mélodie de Bélanger, il faut le timbre triste du chanteur pour comprendre que ça ne pouvait pas se dire autrement. « Accepter les évidences, c’est laisser sortir des émotions vraies, c’est simple de même. Mais ça prend une carrière pour y arriver. » Oui, Pierre Lapointe veut que ses chansons vivent longtemps, soient les « classiques de demain ». C’est déjà vrai. Ce le sera plus encore, promet-il. « Je pense que j’ai mis le doigt sur l’essentiel. Accepter les clichés, ne jamais être racoleur. C’est comme ça qu’on se rapproche à la fois de soi et des autres. »

La science du coeur
Pierre Lapointe, Audiogram

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